Météores

Organisateurs : Ada Ackerman-Millot, Jean-Michel Durafour ; Antonio Somaini

La première des sources d’action sur les humeurs de l’âme humaine – écrit Hegel au début de la Philosophie de l’Esprit – c’est le temps qu’il fait, la météo du jour. La climatologie est la première éducation de l’homme. Symétriquement, on sait combien les aléas du climat ont influencé les arts visuels dans leur régimes historiques de représentation. Les peintres ont largement mis dans leurs images les faits climatiques ou géologiques qu’ils vivaient. Ainsi, les artistes hollandais n’auraient peint aucun de leurs célèbres hivers ni les peintres de glaciers, prospéré tout au long du XVIIIe siècle ou dans l’esthétique romantique, sans le petit âge glaciaire qui s’est abattu sur l’Europe pendant près de six cents ans et qui a connu son apogée entre 1600 et 1850. Plus ponctuellement, un tableau comme Le Cri (1893) d’Edvard Munch, au ciel si puissamment coloré, se donne comme le portrait d’un être humain hurlant sur fond d’un paysage de hauts fourneaux et de fumées industrielles se mêlant aux nuages et devenus indissociables de la nature environnante. Les périls que l’activité humaine démultipliée par la Révolution industrielle fait encourir à tout le système terrestre, même s’il fut longtemps marginalisé par la météorologie, est documenté par plusieurs savants dès la fin du XIXe siècle.

Aujourd’hui, nous vivons dans cette évidence. Depuis les débuts de ce qu’il est convenu d’appeler l’Anthropocène (gardons ce vocable dont notre séminaire a aussi pour but d’interroger les limites), tout s’est considérablement accéléré. La question n’est plus tellement celle du temps qu’il fait mais du temps qu’il reste. L’art (et se pose aussi en même temps la question de son propre impact écologique, comme c’est manifeste pour le cinéma qui a largement été une fabrique à acclimater le climat à ses fins figuratives) a joué un rôle décisif dans la le témoignage, volontaire ou non, du changement climatique et des différentes conséquences qui en découlent.

Ce séminaire vise à aborder comment les arts (art contemporain, vidéo, cinéma, spectacles théâtraux, etc.) ont représenté les bouleversements écologiques planétaires actuels (atmosphériques, climatologiques, animaliers), ses causes et ses effets, et cela depuis le début des années 1970 quand la question écologique a commencé à s’imposer de plus en plus. Quelles réponses les artistes tentent-ils d’apporter à ces transformations du monde ? Quels effets espèrent-ils induire ? Comment se conjuguent art et écologie ? Et quelles limites, quels défis les nouveaux problèmes écologiques soulèvent-ils en termes de représentation ? Cette problématique intéresse non seulement l’histoire de l’art et l’esthétique au titre de la création artistique et de la théorie des images, mais également de nombreux scientifiques pouvant trouver dans les arts la documentation fine et progressive d’un événement terrestre sans précédent.

Séances du séminaire

Séance(s) passée(s)

  • Evgenia Giannouri : « Knock on the Cabin’s Door : de la nécessité de la cabane au Tiny House Movement »

    Dans son ouvrage de 2019, De la nécessité des cabanes, Gilles A. Tiberghien examine la cabane dans ses multiples déclinaisons, de la définition étymologique (une petite habitation sommaire) au cadre conceptuel qui désigne la cabane comme un site théorique et politique à partir duquel il devient possible d’imaginer de nouvelles trajectoires de vivre et d’habiter le monde. Parmi les expressions contemporaines de la géopoétique de la cabane, celle qui évolue autour de l’idée de « Downsizing Living » ou du « Tiny House Movement », est particulièrement intéressante. Le Tiny House Movement a été propulsé par la récente séquence de crises et d’événements désastreux (catastrophes naturelles et crises économiques). Il a été vulgarisé avec la publication du livre de Sarah Susank, The Not So Big House : A Blueprint for the Way We Really Live (2009) comme un antidote au capitalisme et au consumérisme effréné. Les micro-maisons se veulent une réaction à la recherche obsessionnelle de logements toujours plus grands et plus énergivores et idéalement comme une réponse à la crise du logement. Les cabanes cinématographiques sont tantôt des lieux menaçants, tantôt des refuges paisibles et enchanteurs. La représentation des bois où se trouvent ces cabanes, reflète souvent la relation problématique que la modernité a entretenue avec la nature depuis plus de deux siècles, comme un « là-bas » loin de la zone de confort du monde « civilisé », foyer du sublime et de l’impénétrable, voire du morbide. L’installation Two Cabins (2007) de James Benning revisite, à travers un geste de « reenactment » architectural, deux cabanes emblématiques de l’histoire américaine (celles de Thoreau et de Kaczynski), et à travers elles la

    signification du point de vue, à la fois comme instance de cadrage et comme acte de conviction (politique, éthique, idéologique) d’où émane la construction d’un rapport politique au monde. Dans son documentaire La Maison bleue (2020), l’artiste sénégalo- mauritanien Hamedine Kane filme la cabane de fortune faite de bric et de broc de son ami Alpha Diagne, un artiste en exil installé dans la « jungle » de Calais. Cette petite construction sommaire, surmontée d’une toiture en paille et sur les murs de laquelle on pouvait lire « la maison bleue sur la colline », est devenue un lieu d’accueil et de partage. Hamedine Kane était présent lors du démantèlement du camp de Calais, en 2016. Il a filmé l’équipe venue récupérer la maison bleue qui a été déplacée et exposée à Paris et à Londres.

    Evgenia Gianouri est maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles à l’université́ de la Sorbonne Nouvelle. Elle s’intéresse notamment aux cinémas contemporains et au « tournant documentaire » dans les pratiques contemporaines des arts visuels. Ses recherches actuelles portent sur les manifestations physiques et métaphoriques de la figure de la maison au cinéma à travers une approche multidisciplinaire. Ses publications comprennent des chapitres de livres et des articles sur des artistes et des réalisateurs tels que Victor Burgin, S. M. Eisenstein, Robert Smithson, Gus van Sant, Zachary Formwalt, Béla Tarr, Clemens Von Wedemeyer.

    Séance par Zoom
    https://univ-amu-fr.zoom.us/j/83257720682?pwd=Rk1qUmhzeVRFL3V4QndVR2lLQWlLUT09

  • Jérémie Brugidou : « Les avatars rêvent-ils de photons électriques ? » : phylogénie hérétique de la lumière au cinéma
  • Ada Ackerman, « Les premières représentations picturales de la catastrophe de TCHERNOBYL : Défis et enjeux »
Actualités