Les voix vulnérables – à propos de Canoës de Maylis de Kerangal Article - Juin 2021

Alexandre Gefen

Alexandre Gefen, « Les voix vulnérables – à propos de Canoës de Maylis de Kerangal  », AOC.Média, juin 2021

Résumé

Les voix vulnérables À propos de Canoës de Maylis de Kérangal Le monde de Canoës (le mot qui apparaît une fois comme un exercice oulipien dans chacun des récits du recueil) c’est celui de « petites narrations prosaïques et fragiles », un kaléidoscope à la fois « consistant et étrange », dense et énigmatique, coloré et instable, fait de huit récits anecdotiques qui ont pourtant « comme la teneur réelle du merveilleux cosmique ». On y retrouvera l’univers matériel, professionnel, les descriptions documentaires, ethnographiques de l’auteur de Réparer les vivants, son énergétique vitaliste, son génie à écrire la jeunesse, son panthéisme suréquipée de métaphores bariolées, sa manière d’électriser l’instant par les hypotyposes et des raccourcis de syntaxe, sa ponctuation et ses redémarrages fulgurants, toute sa « chorégraphie de la collision » (pour emprunter une belle formule à Stéphane Bikialo et Catherine Rannoux) capable de faire résonner les temps préhistoriques et d’engager par une brusque métaphore l’horizon du mythe. Mais jamais la prose étincelante et accélérée de Maylis de Kérangal n’a été aussi sensible aux échecs, aux obsolescences voire aux mélancolies : dans ce recueil où l’on discute longuement de l’extinction des dinosaures, le mythe de la modernité qui s’impose, c’est, comme dans le bouleversant roman d’Éric Vuillard, Tristesse de la terre, celui de Buffalo Bill, ce dernier indien exhibé dans les foires et conduit à « jouer son propre génocide pendant que l’armée fédérale les massacrait en vrai ». Le présent lui est peuplé de personnages défaillants, de marginaux dignes de Philippe Vasset ou de cinglés à la Régis Jauffret, d’êtres « aux aguets » ou persuadés de voir des ovnis, de déphasés, de solitaires, d’accidentés qui font avec les bricoles dérisoires de ce qui leur reste. Ces faillites ou ces fragilités ont une dimension archétypique parce qu’elles mobilisent pardelà l’anthropocène la très longue histoire de la terre et rapetissent la modernité dévastatrice. Elles sont aussi sociales, assurément économiques. Elles sont enfin genrées : dans un recueil qui ne met en scène que des narratrices, ces vulnérabilités affectent des femmes dont les désirs d’émancipation se heurtent aux contraintes et aux normes, devine-ton en filigrane. Mais si les histoires de vie féminines ont dans ce recueil la fragilité de canoës voguant transitoirement sur des lacs mortifères et menaçants, c’est moins parce qu’elles subissent la violence sociale directe que l’inquiétude intérieure et la crise de l’expression personnelle. Car ce dont on doute, ce qui vacille, c’est d’abord la parole, thème donnant sa cohérence au recueil et que Maylis de Kérangal ne présente pas, contrairement à la longue tradition de la modernité qui de Beckett à Louis René des Forêts en passant par Nathalie Sarraute, comme une question métaphysique ou un problème du langage en général, mais qu’elle rapporte à la question concrète de la voix et au problème de l’expressivité. Dans le cabinet du dentiste, la première des narratrices de Canoës, qui souffre d’une mauvaise occlusion de la mâchoire, contemple le fragment d’une mandibule du mésolithique, une « mâchoire sans voix » invitant à se demander « comment parlaient ses hommes et ses femmes » de l’époque, tout en se souvenant du fiancé de sa tante, mort sans sépulture dans un accident, « pas même une dent » pour l’identifier. Le frère de la narratrice d’after est bègue et la narratrice de nevermore en vient à découvrir la fêlure de sa propre voix, sa dysphonie, « un vieil hématome, la trace d’un accident ». La fragilité de nos voix, la difficulté à nous reconnaître dans notre propre langage ou dans ses sonorités, les lézardes de celui-ci, la superposition à notre parole de voix secondes et de spectres (un autre des récits évoque la difficulté à effacer la voix d’une mère morte laissée sur le répondeur et de faire face à « l’irruption de la voix des morts dans le

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