La littérature, l’universel, le politique Autre document - Août 2021

Alexandre Gefen

Alexandre Gefen, « La littérature, l’universel, le politique  », numéro spécial de la revue AOC.Média, août 2021

Résumé

La littérature, l’universel, le politique Dans les attaques subies ces dernières semaines par certains courants nouveaux de la recherche et de l’université, des études de genre aux approches postcoloniales, la littérature a été bien souvent prise à témoin. Qu’il s’agisse de réfuter le droit à l’examen critique des conditions de traduction et de mise en scène, de s’interroger sur la responsabilité personnelle des écrivains ou collective des représentations, de disqualifier les écritures politiques ou féministes engagées, de s’inquiéter du singularisme et du différentialisme portés par les écritures contemporaines, une conception univoque, abstraite et absolutisée de littérature, supposément celle des Lumières, mais en réalité née avec le nationalisme scolaire du XIX e siècle, est avancée par les défenseurs autoproclamés de l’universalisme « républicain » à la française. Ouvertement anti-libérale et anti-individualiste, Isabelle Barbéris, porte-parole des idées de l’Observatoire du décolonialisme en matière de culture, s’en ainsi prend dans L’Art du politiquement correct à la « privatisation de la représentation », aux « logiques séparatistes » de l’art contemporain comme à ses ambitions politiques qui ne conduiraient qu’à « parodier » l’exercice de la démocratie. Rapprochant la quête de « diversité » de pratiques « tribales », l’essayiste regrette la disparition de « l’ancienne autorité de l’oeuvre d’art » et de « communautés interprétatives communes » au nom de la démocratisation culturelle. Bergère de l’universel, la littérature devrait rester pure des débats et des intérêts des communautés humaines et se tenir dans une description à distance du monde, en alignant si possible la version du neutre qu’elle porterait sur les intérêts du mâle blanc européen. L’artiste, sacralisé par son rapport aristocratique à l’absolu, serait déclaré irresponsable, surtout s’il est coupable de pédocriminalité. La mondialisation par la traduction, processus supposé transparent et lui aussi pur de tout enjeu politique, devrait permettre l’alignement des sensibilités sur des idéaux politiques et éthiques représentés si possible par la littérature et la langue française, dominante sur l’Europe et le monde : voilà la théorie littéraire de ceux qui critiquent aujourd’hui les études culturelles issues des USA, raillent la demande de justice des écrivaines et écrivains, dénoncent le tournant éthique de la critique, accusent en substance les études francophones ou les analyses de lectures intersectionnelles de servir l’islamisme. Les mêmes défendent l’immunité des artistes à tout prix et moquent le narcissisme supposé des uns comme les préoccupations écologiques des autres, renvoyant dos à dos les interrogations identitaires et les questionnements politiques, puis finalement condamnent aussi bien les écritures documentaires que les pratiques de performances. Le risque de telles conceptions, patrimoniales si ce n’est conservatrices de la littérature, est la neutralisation du pouvoir d’interpellation et d’action de la culture, l’aseptisation de la force de transformation de la lecture et de l’écriture. Vouloir toujours dissocier le beau du vrai et du bon, déresponsabiliser les écrivains, les expulser hors de la cité réelle, revient à les désarmer. On peut moquer les sensitivity readers mais se refuser à tirer conséquences de la lecture et à prendre acte du pouvoir de la fiction, c’est désespérer de la culture, de son pouvoir d’énonciation, de transformation. L’innocuité politique de la littérature et de sa critique, sa dilution dans un universel qui ne serait pas incarné par des voix multiples et concernées, son arraisonnement par l’abstraction, esthétique ou académique, son désengagement des problèmes du contemporain, c’est sa disparition. Mieux vaut un canon littéraire déstabilisé par le brouhaha des écritures que des corpus sourds aux voix du monde. Mieux vaut l’expression désordonnée des traumas, leurs tentatives vivantes, plus ou moins adroites et

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