La disparue. Sur Christine Détrez, Pour te ressembler Article - Septembre 2021

Alexandre Gefen

Alexandre Gefen, « La disparue. Sur Christine Détrez, Pour te ressembler  », AOC.Média, septembre 2021

Résumé

La disparue Sur Christine Détrez, Pour te ressembler « Des livres sur la mort, il en paraît par dizaines tous les mois. Rien n’est plus commun. Le deuil oblige à dire. Auteur ou lecteur, on cherche des mots, car ils sont pour le disparu la seule obole pensable », notait il y a quelques années déjà Philippe Forest. La rentrée littéraire 2021 confirme à nouveau le diagnostic, de Premier sang d’Amélie Nothomb, mémoires imaginaires de son père décédé l’année dernière à Emmanuelle Lambert, qui revient elle aussi sur la mort de son père dans une épiphanie lumineuse, Le Garçon de mon père. Dans une société sans espoir eschatologique et sans promesse d’éternité, où l’on demande lors des obsèques aux parents et aux proches de raconter par des anecdotes la vie du défunt ou de lire un poème à défaut de liturgie religieuse, l’écriture vient communément accompagner le deuil, éterniser les noms, si ce n’est réactiver le pouvoir de résurrection originel des inscriptions et des formules magiques. Pour te ressembler de Christine Détrez, enquête sur sa mère morte alors qu’elle avait deux ans, est l’un des originaux et des plus fervents de ces textes qui participent par-delà la mode contemporaine d’une très longue tradition. « Le tombeau, père de signes », disait Alain. De fait, la lecture de la formidable histoire du livre de Yann Sordet parue l’année dernière (Histoire du livre et de l’édition. Production et circulation, formes et mutations, aux éditions Albin Michel) confirme l’intuition du philosophe : il n’y a aucune fonction plus profondément associée à l’écriture que celle de la mémoire des morts. « On retrouvera bien au-delà de la question même de l’origine des écritures cette articulation des pratiques scripturaires et de la mémoire des défunts. On écrit, selon des modes et des lieux définis, la mémoire des morts ; on détermine dans une société donnée quels défunts ont droit à une "mort écrite" : dans l’Athènes du V e siècle av. J.-C., au temps du christianisme primitif et des ensevelissements clandestins, lorsque l’église devient lieu de sépulture, lorsqu’on met au point les livres des morts en contexte monastique, lorsqu’on développe la pratique des annonces nécrologiques dans la presse périodique du XIX e siècle… », note l’historien du livre, dont l’étude ne cesse de rappeler à quel point biographies, vies, et autres cénotaphes de mots ont été le moteur de l’économie du livre et souvent sa raison d’être. Rien n’est aussi vrai à l’heure du posthumanisme : l’écriture historienne « exorcise la mort en l’introduisant dans son discours » disait Michel de Certeau et alors que la biographie officielle continue à officier au profit de la mémoire des grands, l’écriture littéraire prend en charge les mémoires familiales, propose généreusement l’éternité aux époux et aux parents, mais aussi aux sans-grade et laissés pour compte-c’est même toute la gloire de la littérature d’ajourd’hui que de donner, à la suite des Vies Minuscules de Pierre Michon, une place textuelle aux noms des « infâmes » prêts d’être oubliés. Nourrie par des traditions littéraires différentes, l’expérimentation de W ou le souvenir d’enfance de Perec, l’exégèse pathétique de la photographie telle que l’a pratiqué Barthes dans La Chambre claire, la tradition juive du Zakhor, le livre de mémoire (pensons au très beau 209 rue Saint-Maur, Paris Xe. Autobiographie d’un immeuble de Ruth Zylberman), les livres de vie contemporains ont trouvé aussi, à côté des jeux romanesques sur les vies imaginaires, dans la « non-fiction » autobiographique dépouillée un modèle original et puissant, d’Adieu de Pierre Pachet à L’Enfant éternel de Philippe Forest. Le modèle de l’enquête dont Marie-Jeanne Zenetti a exhumé les sources dans la « factographie » et dont Laurent Demanze a montré la fécondité en est une forme privilégiée : il consiste à mettre en scène autant l’enquêteur et le processus de l’enquête que le résultat. Modeste, vigilant à ne pas écraser par ses fantasmes la vérité

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