Littérature et cosmopolitisme Discours, poétiques, pratiques, circulations

Organisateurs : Xavier Garnier, Sarga Moussa, Laetitia Zecchini, Guillaume Bridet (université de Dijon/CPTC)

À la suite de l’apparente unification du monde à l’enseigne des démocraties libérales et de la prise de conscience du dérèglement de notre écosystème humain à l’échelle planétaire, le cosmopolitisme est devenu depuis une trentaine d’années une préoccupation centrale de certaines disciplines. C’est le cas de la philosophie, aussi bien aux États-Unis qu’en Allemagne ou en France, mais aussi de l’histoire, des sciences politiques, de la sociologie, de l’anthropologie ou encore du champ pluridisciplinaire des études culturelles et postcoloniales. Alors même que, dans l’espace de la recherche littéraire anglophone, on trouve aussi des travaux importants, on ne peut que relever le très faible nombre de publications récentes centrées sur cette notion dans l’espace contemporain de la recherche française en littérature. Pour retrouver une présence plus importante, il faut remonter aux années 1960-1970, et c’est le nom de Charles Dédéyan qui s’impose plus particulièrement, dans un champ de recherche comparatiste au sein duquel les travaux d’Étiemble poussaient plus largement à porter le regard au-delà de l’Europe pour envisager (vraiment) le monde entier.

Il a fallu sauf exceptions attendre la fin des années 1990 pour que se développent à l’étranger, mais aussi en France, toute une série de réflexions sur des notions connexes à celle de cosmopolitisme mais non synonymes, comme celles de littérature mondiale (Franco Moretti, David Damrosch, Tiphaine Samoyault, Christophe Pradeau, Jérôme David), de globalisation culturelle (Arjun Appadurai), de tout-monde et de créolisation (Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau), de république mondiale des lettres (Pascale Casanova), de mondialisation littéraire et intellectuelle (Benedict Anderson, Jean Perrot, Emmanuel Fraisse), d’espace culturel transnational (Anna Boschetti), de globalisation éditoriale (Gisèle Sapiro) ou encore de planétarité (Gayatri Spivak). Cet état des lieux nous conduira à faire dialoguer les études littéraires et les différents champs de recherche dans lesquels se sont développées ces réflexions. Nous procèderons ainsi à des mises au point terminologiques pour dégager la spécificité d’une réflexion sur le cosmopolitisme et la pertinence qu’il peut y avoir à se saisir de cette notion aujourd’hui.

Mais l’objet plus spécifique de ce séminaire n’est ni historique ni disciplinaire. Il ne s’agit pas seulement pour nous d’identifier au fil des siècles tel ou tel texte littéraire comme cosmopolite, mais d’activer une manière cosmopolite de lire les textes littéraires qui manifeste une expérience de l’étranger et une mondialité en partage – d’un étranger considéré indissociablement comme un autre et comme partie du même. Dans le sillage de la worldiness (« mondanité ») telle que la définit Edward W. Said, il s’agit ainsi pour nous de lire les textes avec la conscience aiguë que d’autres littératures, d’autres langues, d’autres lieux et d’autres temps sont actifs au cœur même de ce qu’une lecture indigène identifie habituellement comme affirmation ethnique et surtout nationale. L’intérêt de ce séminaire s’inscrit de ce point de vue dans une perspective historiographique et politique. Face à des histoires de la littérature encore essentiellement écrites dans une perspective nationale – c’est-à-dire considérant les œuvres et les auteurs du point de vue de la nation, de sa cohérence, de son unité, voire de son identité –, il s’agit de montrer qu’il est d’autres récits historiques, d’autres modes de lecture possibles et d’autres imaginaires, plus attentifs aux circulations et aux altérités et contribuant ainsi eux-mêmes à la construction d’un monde en commun.

La notion de cosmopolitisme conduit ainsi à sonder les soubassements politiques de nos manières de lire et de nous raconter, au moins pour deux raisons : 1) parce que, depuis plus de cent ans, l’adjectif cosmopolite a souvent été brandi en Europe et ailleurs contre une certaine catégorie d’écrivains et d’intellectuels accusés de trahir ce qui serait leur vraie patrie (écrivains bourgeois prétendument décadents, écrivains juifs, écrivains socialistes et communistes, écrivains modernistes, etc.), 2) parce que, dans le contexte idéologique actuel que marquent certains ouvrages récents, il est urgent d’allumer des contre-feux à la tentation d’un repli national, voire nationaliste, de la culture française sur son prestigieux passé. Emblème patrimonial et objet d’enseignement, la littérature est particulièrement opportune pour opérer ce type de déconstruction indissociablement critique et politique.

Cette manière cosmopolite de lire les textes littéraires nous conduit dans quatre directions.

1. Discours : Dans une perspective d’histoire des idées, il s’agira d’abord de s’intéresser à des écrivains et à des œuvres qui ont mis en avant la notion de cosmopolitisme, que ce soit pour la valoriser ou au contraire pour la critiquer. Nous centrant essentiellement sur les XIXe, XXe et XXIe siècles, qui voient l’histoire du monde peu à peu se développer en régime mondial sous l’impulsion des impérialismes coloniaux, mais sans nous interdire des regards vers les périodes antérieures, nous prêterons une attention particulière aux polémiques souvent très violentes qui opposèrent tenants et adversaires du cosmopolitisme littéraire et dont certaines perdurent encore dans la vie et dans la création littéraires d’aujourd’hui. Nous nous attarderons ainsi particulièrement sur le XIXe siècle et sur la première moitié du XXe siècle, dont on peut avoir le sentiment (mais ce serait là une vision simplificatrice) qu’ils constituent une sorte de parenthèse nationale, voire nationaliste, entre un siècle des Lumières qui aurait exalté l’idée du cosmopolitisme des élites européennes, et une seconde moitié de XXe siècle qui aurait vu émerger une forme de cosmopolitisme littéraire et intellectuel mondialisé. L’enjeu sera ici, à la fois d’identifier les points de résistance à l’idéal cosmopolite, mais aussi d’opérer une relecture de l’histoire littéraire et culturelle afin d’identifier la présence de contre-discours cosmopolites, non seulement opposés à une perspective exclusivement nationale, mais dépassant également, en pleine période d’expansion et de stabilisation relative des empires coloniaux, des formes d’eurocentrisme et d’ethnocentrisme.

2. Poétiques : Convaincus que la littérature ne fait pas que servir de support à l’expression de tel ou tel discours qu’elle relaierait passivement, nous chercherons à identifier ce que le cosmopolitisme fait à la littérature (comme rapport au langage) et ce que la littérature fait au cosmopolitisme (comme rapport au monde). Quelles sont les formes que prend le cosmopolitisme littéraire ? À quoi ressemble une œuvre littéraire cosmopolite ? Est-il possible d’identifier les traits d’une poétique cosmopolite ? Quelles en seraient les constantes et les variantes ? Et que serait alors une poétique vernaculaire ? Nous serons par exemple attentifs à la présence de personnages, de figures de style, de genres, de récits ou de modes énonciatifs identifiables comme cosmopolites. Au-delà de ce qu’ils disent et éventuellement contre ce qu’ils disent, nous chercherons à identifier des textes littéraires qui ont à voir avec l’invention d’une forme (ou d’une non-forme) cosmopolite et nous nous interrogerons donc sur la validité d’un tel questionnement. N’est-ce pas aussi par ses formes que la littérature contribue à une vision cosmopolite et à une prise de conscience cosmopolitique dont certains prétendent qu’elles constituent aujourd’hui un phénomène majeur ? Les pourfendeurs de l’art dégénéré ou corrompu ne s’y trompent pas lorsqu’ils identifient comme symptôme cosmopolite la prétendue dissolution des formes associées traditionnellement aux différentes esthétiques nationales.

3. Pratiques : Afin d’éviter que la notion de cosmopolitisme prenne un tour trop idéaliste et puisque nous voulons aussi nous interroger sur ce qu’on fait avec les textes littéraires, nous nous intéresserons à l’inscription de la littérature dans des institutions spécifiques. Qu’il s’agisse de revues, de maisons d’édition ou d’organisations internationales du type UNESCO, celles-ci déterminent en effet en partie ce qu’elles établissent comme cosmopolites. Nous nous intéresserons tout particulièrement à différents types de contextes et de pratiques : contexte urbain des métropoles et des capitales culturelles, contexte linguistique et pratiques d’écriture multilingue, contraintes éditoriales et pratiques de traduction, mode de communication et de circulation des œuvres et des écrivains d’un pays ou d’une région à l’autre, etc. Lire et écrire en cosmopolite, cela relève d’une expérience située. Quelles sont les conditions de possibilité d’une telle écriture et d’une telle lecture et quels modes de subjectivation engendrent-elles ? Là encore, le questionnement est politique ; il est aussi social et pose la question de l’élitisme au moins supposé de l’ethos cosmopolite et de l’opportunité qu’il y aurait à lui opposer un cosmopolitisme from below ou un cosmopolitisme vernaculaire au cœur de nombreuses discussions actuelles.

4. Circulations : Dans le sillage des études postcoloniales et des études subalternistes qui problématisent les catégories de modernité, d’universel ou de progrès en les historicisant et en les spatialisant, il s’agira de quitter un point de vue centré sur l’Europe et reléguant la plus grande partie du monde sur des marges forcément dérivatives, attardées ou simplement imitatives. Contre les approches qui tendent à faire de l’Europe le seul lieu de naissance du cosmopolitisme et jusqu’au lieu de sa réalisation politique qui servirait actuellement de modèle au reste du monde (Peter Coulmas), nous voulons nous intéresser ainsi à des réflexions et à des pratiques littéraires cosmopolites dans d’autres régions du globe, notamment en Afrique et en Asie. Il s’agit moins pour nous d’examiner la question épineuse de l’origine historique du cosmopolitisme que d’envisager cette notion de manière décentrée, plurielle et transnationale. Nous étudierons les inflexions particulières du cosmopolitisme en fonction des contextes culturels dans lesquels ils se développent (Sheldon Pollock). Nous observerons les éventuels échanges et regards croisés entre les différentes traditions cosmopolites. Ces mises en regard multiples favorisées par le dialogue avec des interlocuteurs étrangers devraient permettre de décentrer et donc de repenser les pratiques, les poétiques et les discours occidentaux, afin de favoriser l’avènement d’un cosmopolitisme, non pas nécessairement moins situé, mais plus ouvert.

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