Fictions “françaises” Direction d’ouvrage - Décembre 2019

Alexandre Gefen, Oana Panaite, Cornelia Ruhe (dir.)

Alexandre Gefen, Oana Panaite, Cornelia Ruhe (dir.), Fictions “françaises” , numéro spécial de la revue Revue Critique de Fixxion Française Contemporaine, décembre 2019. ISSN 2033-7019. 〈http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/issue/view/32〉

Résumé

Les articles réunis dans ce numéro relèvent les impasses, les frictions, les paradoxes mais aussi l’inepuisable richesse de l’imaginaire national dans la fiction contemporaine. Trois axes de réflexion s’en dégagent qui permettent de s’orienter sur un terrain discursif, critique et idéologique instable et générateur de contre-sens. Le premier de ces axes repose sur une approche nostalgique de l’idée nationale, en tant que concept opératoire et élément thématique, souvent déterminant, de l’écriture littéraire. Dans l’article qu’il consacre à l’évolution des rapports entre la conceptualisation et la représentation du monde rural par Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet, Marie-Hélène Lafon ou Jean-Baptiste Del Amo, Jean-Yves Laurichesse met en relief la convergence affective et tonale des écrivains politiquement divergents autour de la perte du lieu de mémoire représenté par la civilisation paysanne, avec son espace, ses valeurs et son image structurante, emblématique de la communauté nationale. La crise sociale et politique réclame un deuil aussi bien individuel que collectif auquel la fiction prête ses moyens rhétoriques et fantasmatiques venant tantôt compenser tantôt dénoncer, aux accents idéologiques variables selon les allégeances politiques des auteurs, l’absence d’un “imaginaire partagé”. Gina Stamm élargit le cadre de cette interrogation à travers une lecture croisée qui met en évidence la dimension mondiale et les enjeux éco-critiques de la littérature “néorurale” ou “emplacée”. Le deuxième axe est représenté par plusieurs études de cas qui proposent des approches ciblées et attentives aux grain du texte tout en ouvrant de plus amples champs d’investigation. Ces articles mettent en évidence les anfractuosités, les écueils, voire l’impossibilité d’un discours identitaire fictionnel à partir des exemples offerts par : l’ambiguïté idéologique et politique des romans de Michel Houellebecq, objet de l’analyse de Françoise Campbell qui va à l’encontre de l’opinion critique dominante encline à faire l’impasse sur les différences entre le discours romanesque et les prises de position publiques de l’écrivain ; les ressorts identitaires de la fiction chez Richard Millet dont les personnages, comme le montre Nils Schultz Ravneberg, démentent l’idéologie de la francité car, constamment tiraillés entre la double appartenance régionale et nationale, ils s’appuient sur la rhétorique du déclin et de la perte pour se construire une identité avant tout littéraire ; la mise en scène des contradictions et des déchirements identitaires dans la fiction d’Alexis Jenni accompagnée du refus, problématique selon Lena Seauve, d’avancer un projet positif qui réponde à cette construction imaginaire éminemment négative ; les mécanismes de défamiliarisation qui structurent, dans la perspective de Riccardo Barontini, l’opposition entre le cosmopolitisme parisien et l’enracinement territorial dans les récits de Marie Darrieussecq ; et la construction d’un ethos rhétorique chez Fatou Diome examiné par Valentina Tarquini à la lumière de l’écart entre le concept juridique de citoyenneté et la catégorie symbolique de l’identité, lequel permet de mesurer la distance entre le discours républicain transcendant la race, d’une part, et, de l’autre, les attitudes et pratiques racialistes voire racistes qui entravent la communauté nationale. Et c’est précisément l’épaisseur phénoménale et les manifestations sensibles de l’idée de communauté ainsi que celles des projets politiques dont elle serait porteuse qui renseignent le troisième axe de réflexion. Prenant pour objet les textes réunis autour du manifeste Pour une littérature-monde en français, Laude Ngadi Maïssa propose une analyse sémantique et pragmatique du terme “peuple” qui révèle son potentiel protéiforme, hétérogène, centrifuge, et, en définitive, anti-identitaire. Dans la fiction, l’identité se construit et se déconstruit à travers une esthétique de l’espace, qu’elle occupe une position marginale et spectrale, pour suivre la lecture avancée par Sophie Chopin sur la ville fantôme chez Patrick Modiano, ou qu’elle renvoie à un désir de construction territoriale à valeur symbolique et syntaxique constamment déjoué par l’émergence de “plusieurs France”, ainsi que le montre Pauline Hachette à partir de l’univers romanesque d’Aurélien Bellanger. Si l’enquête urbaine participe d’un projet de reconstruction identitaire qui met en avant sa dimension matérielle, tangible, les archives familiales, quant à elles, nourrissent les enquêtes micro-historiques. Aline Marchand appelle “micro-généalogies” les récits littéraires dont les auteurs (Ivan Jablonka ou Patrick Deville) adoptent une méthode post-disciplinaire pour saisir l’entrelacs de la vérité historique et de la virtualité fictionnelle, de la mémoire collective et du souvenir individuel qui permettent d’imaginer des “contre-histoires de France”. Déterrer le passé – historique et littéraire – afin de dépasser ses fausses certitudes, d’éclairer ses zones d’ombre et de faire parler ses témoins silencieux est l’enjeu de la réécriture par Kamel Daoud de L’étranger de Camus, sujet de l’article de Jackson B. Smith. Dans l’intervalle mémoriel, éthique et stylistique qui sépare l’original colonial de sa réplique postcoloniale, la temporalité démultiplie ses lignes de fuite et acquiert une épaisseur archéologique. Cette même épaisseur, à la fois creuset et déguisement des relations identitaires, informe l’expérience quotidienne du pouvoir, de l’oppression et de la marginalisation vectorisés, sous la plume de Leïla Slimani, par la figure obscure mais matricielle de la race. Le renversement de perspective provoqué par sa mise en scène du “petit blanc” exige, suivant l’argumentation d’Étienne Achille, une remise à jour de notre fiction de la “francité”. La Carte blanche d’Anne-Marie Garat offre une envoûtante variation autour d’un objet – la bergère –, métonymie d’un lieu et de son génie. Dans son entretien avec Sara Buekens, Fatou Diome conteste, quant à elle, la rassurante certitude de l’appartenance et argue en faveur d’une éthique de l’engagement global. Mais la contradiction n’est qu’apparente : ces deux contributions éclairent, chacune à sa manière, le potentiel fictif et le pouvoir fictionnant de l’identité, sa rassurante domesticité et sa fabrique de l’étranger, et font entendre le bruissement de l’autre dans la rêverie du même.

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